La culture devient un enjeu électoral

Article publié le 02/02/2012 dans le journal du Monde

 

Souvent minorée par les politiques, la culture semble cette fois-ci s’immiscer dans la campagne en cours. A quoi attribuez-vous ce changement ?

Vincent Dubois : Il est effectivement rare que les questions culturelles forment un véritable thème de campagne, en tout cas pour une élection présidentielle. C’est notamment la relance du débat sur l’encadrement du téléchargement et la loi Hadopi suscitée par la fermeture du site Megaupload aux Etats-Unis qui fait qu’elles sont abordées aujourd’hui. Mais au-delà de cet effet déclencheur, les logiques propres de la compétition électorale, où chaque candidat aborde des thèmes dans une stratégie de valorisation ou de mise en porte-à-faux de l’adversaire, jouent sans doute un rôle important. Aborder les questions culturelles comme l’a fait récemment François Hollande devant les professionnels du spectacle à Nantes et comme l’avait fait avant la primaire socialiste Martine Aubry cet été au festival d’Avignon, c’est aussi une manière de renforcer l’image anti-culturelle du président sortant. Même sans forcément formuler de propositions bien précises, cela permet, par contraste, de se poser en défenseur de la culture, et partant, de renouer avec une composante du rôle présidentiel qu’avant Nicolas Sarkozy, ses prédécesseurs avaient peu ou prou illustrée.

 

On ne cesse de déplorer le déclin du « modèle » ou de « l’exception culturelle française »… La politique culturelle vivrait-elle une crise sans fin ?

Vincent Dubois: Ce type de discours est récurrent, au moins depuis la fin des années 1980. A partir de cette période, on assiste à la montée en puissance d’une critique néo-conservatrice, teintée de pessimisme culturel, qui non seulement fustige les années Lang comme responsables de la fin de la culture véritable, mais remet plus largement en cause le principe même d’une politique culturelle gouvernementale. Ceux qui, à l’inverse, considéraient le début des années 1980 comme un âge d’or ont, quant à eux, nourri un commentaire au mieux nostalgique dès que Jack Lang est revenu au ministère de la culture en 1988. Ces critiques croisées ont alimenté la formulation d’un diagnostic de crise, étayé par des constats apparemment évidents à force d’être répétés, comme le recul de l’influence internationale de la culture française ou l’échec de la démocratisation de la culture. S’y ajoutent notamment des difficultés bien tangibles en matière de financement ou d’emploi culturel. Mais finalement, ces difficultés marquent sans doute moins la crise d’un modèle que des problèmes structurels qui, pour certains, remontent aux origines du ministère de la culture. Je pense par exemple aux difficultés très anciennes à structurer une politique de diffusion culturelle à l’étranger, du fait des concurrences en la matière entre ce ministère et celui des affaires étrangères, ou à la distance à l’égard de l’institution scolaire ou des réseaux d’éducation populaire, qui conduit encore aujourd’hui à peu mobiliser des relais possibles pour réduire les écarts sociaux d’accès à la culture.

 

Absence d’évolution dans la répartition sociale des pratiques culturelles mais augmentation des sorties au cinéma, déclin de la lecture mais développement de la culture numérique… Comment expliquer ces paradoxes apparents ?

Vincent Dubois: Les formes institutionnelles ou dites légitimes de culture connaissent un problème de renouvellement générationnel et de diversification sociale de leurs publics. Les concerts de musique classique sont dans ce cas, au point que certains résultats d’enquêtes peuvent fonder une inquiétude sérieuse pour l’avenir en termes de recrutement de spectateurs. La pratique culturelle traditionnelle par excellence qu’est la lecture subit une diminution continue depuis plusieurs années, qui touche tous les milieux : même les gros lecteurs lisent moins. Dans le même temps, certaines pratiques progressent, qui correspondent à des usages sociaux et à des formes culturelles très différentes, d’Internet à certaines sorties, comme le cinéma ou des concerts plus festifs. On peut donc dire que les registres culturels majoritairement promus par les politiques de la culture sont fortement concurrencés par des pratiques qui, pour l’essentiel, leur échappent. Toutefois, il faut immédiatement nuancer car cela n’équivaut pas du tout à la disparition de ce qui serait la culture institutionnelle ou traditionnelle au profit d’une pratique qui serait à la fois plus libre et culturellement moins exigeante. Il suffit de mesurer l’affluence dans les musées lors des grandes expositions ou, à l’inverse, le fait que la télévision soit fortement concurrencée par le Net parmi les adolescents et jeunes adultes pour s’en convaincre.

 

La politique culturelle peut-elle devenir l’un des axes forts d’une relance économique française, comme le suggèrent certains candidats ?

Vincent Dubois: A l’évidence, c’est un secteur économique important, dont l’activité produit des richesses et des effets indirects sur d’autres secteurs, comme le tourisme, même s’ils sont toujours difficiles à mesurer. Une politique économique de la culture est donc possible. Cela ne se confond toutefois pas avec la rhétorique actuellement en vogue du développement économique par la culture autour des industries dites créatives, dont le périmètre est assez vague. Si on n’y prend garde, la référence à la créativité, qu’on peut appliquer à des domaines très variés, risque de gommer ce qui fait les spécificités des activités culturelles et artistiques. Ce faisant, cette orientation aujourd’hui largement partagée, de la Commission européenne aux collectivités territoriales, pourrait moins contribuer à la valorisation économique du secteur culturel que favoriser sa soumission à des impératifs économiques contre laquelle il s’est historiquement constitué.